Martine Billard
Députée de Paris
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Débat "Laïcité à l’école" : Cette loi ne résoudra ni les discriminations subies par les femmes, ni la montée des intégrismes religieux.

3ème séance (nuit) du mardi 3 février 2004. Intervention dans le débat "laïcité à l’école".

Tout le monde le sait : plus que des signes religieux, nous débattons ici du port du voile islamique en milieu scolaire. La remise en scène sous cette forme de l’idée de laïcité permet avant tout de se dédouaner de l’absence d’actions efficaces contre les maux de notre société : lutte contre les discriminations, contre les inégalités sociales et territoriales ; lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes ; et véritable réflexion de fond sur la place des religions et des non-croyants dans la société.

Les premiers foulards à l’école sont apparus à la fin des années 1980. A l’époque, la médiation, la discussion avec les jeunes filles et leur famille ont réussi à les convaincre d’abandonner ce signe qui, pour certaines, est revendiqué comme signe religieux et, pour d’autres, relève d’une coutume venant du pays de leurs parents et dont la non observance leur paraîtrait une trahison envers leur culture. La force de conviction des équipes enseignantes a démontré à ces jeunes filles qu’elle pouvait prendre toute leur place en France comme les autres filles de leur âge, sans que le non port du foulard soit pour autant une trahison vis-à-vis de leurs origines.

La France ne vit pas en dehors des mouvements profonds à l’œuvre sur l’ensemble de notre planète. La déstabilisation croissante de nombre de pays, l’aggravation des inégalités entre Nord et Sud et au sein de chaque pays, la poursuite de la malnutrition malgré toutes les bonnes intentions des organismes internationaux, le développement du SIDA et d’autres d’épidémies qui déciment des classes d’âge, tout cela amène de plus en plus de citoyens de cette planète à rêver d’un âge d’or religieux. Sur ce terreau se développent des intégrismes destructeurs et haineux. Les femmes en sont régulièrement les premières victimes. Pour les trois religions du livre, chacun peut y trouver des citations ou des interprétations qui justifient l’infériorité de la femme et sa soumission à l’homme. Tout religieux qui revendique la mise en pratique intégrale de la Bible, du Talmud ou du Coran organise d’une façon ou d’une autre l’oppression des femmes. Ce n’est qu’en tenant compte de nos sociétés d’aujourd’hui, de l’affirmation de l’égalité entre femmes et hommes, qu’il est possible de pratiquer une religion ouverte, tolérante.

L’école publique doit rester laïque, en dehors des enjeux religieux, si nous ne voulons pas glisser peu à peu dans des conflits inter religieux au sein de notre société. Les enfants et les jeunes de toute origine, de toute religion ou sans religion doivent vivre ensemble pour apprendre à se connaître, à s’estimer, et à se respecter.

Cela suppose non seulement que les conflits religieux n’entrent pas à l’école, mais aussi que certaines de nos écoles ne se transforment pas en ghettos : ghettos de riches comme de pauvres, ghettos de blancs comme de couleurs. Notre société est différenciée, colorée. Il faut que nos écoles respectent cette diversité. Mais cela devient difficile quand on voit dans nos grandes agglomérations le développement d’une ségrégation spatiale par le prix du logement. Car si certaines de nos écoles deviennent des écoles ghettos, c’est bien parce que certains de nos quartiers voient leur mixité sociale et culturelle réduites à une peau de chagrin.

Le développement de cette ségrégation spatiale d’abord dans le logement, puis par ricochet à l’école, devient source d’injustices sociales et de discriminations, et génère en conséquences beaucoup de ressentiments. Mais s’embrigader derrière des intégrismes religieux mène à des impasses dangereuses et ne résoudra aucune des injustices sociales que l’on prétend combattre.

On ne cesse de parler d’intégration, de sommer les jeunes dit « issus de l’immigration » de s’intégrer. Mais de quelle immigration s’agit-il ? Du Portugal, de l’Espagne ? Non, cette expression « politiquement correcte » fait, en fait, référence aux jeunes de couleur.

Que veut dire « intégration » pour des jeunes nés en France, ayant suivi toute leur scolarité ici et qui parfois parlent à peine la langue de leurs parents quand ce n’est pas maintenant celle de leurs grands parents ? Devront-ils générations après générations, parce que non blancs et avec des noms à consonance différentes, devoir rendre compte de leur « francité » ?

Que veut dire intégration pour ces jeunes, dont nombreux bardés de diplômes, et qui galèrent de boulots précaires en boulots précaires et ont du mal à accéder à un logement ?

Que veut dire intégration quand ces jeunes, aussi français que vous et moi, reçoivent des formulaires de la Caisse d’Assurance maladie où la case « titre de séjour » est cochée uniquement sur la base de la consonance de leur nom ?

Qui doit s’intégrer : ce jeune français qui travaille normalement, a une famille, des enfants, paie ses impôts mais dont le prénom est Mehdi ?

Ne serait-ce pas plutôt nos institutions qui rejettent ces jeunes en leur faisant sentir constamment qu’ils ne sont pas des français comme les autres ? Ne s’agit-il pas souvent de discriminations plutôt que de difficultés d’intégration ?

Alors devant cette difficulté à être accepté, certains vont malheureusement se réfugier dans des solutions identitaires. Et certains glissements sémantiques actuels enferment un peu plus dans ce repli identitaire : comment peut-on parler de « jeunes d’origine musulmane » pour nommer des jeunes dont les familles sont originaires du Maghreb ? Parle-t-on de « jeunes d’origine catholique » pour ceux issus de l’immigration italienne, espagnole, polonaise, portugaise. Quand on en est à vouloir nommer un « préfet musulman », comment s’étonner ensuite que des jeunes se laissent convaincre d’utiliser une religion comme moyen d’être reconnus dans notre société ? Les assignations identitaires ethnico-religieuses étaient jusqu’à maintenant surtout le fait de l’extrême-droite raciste. En quoi seraient-elles devenues « positives » ?

Vouloir confondre à nouveau le politique et le religieux alors qu’il nous a fallu un siècle de luttes sociales et politiques pour arriver à séparer le religieux du politique nous amènerait à une régression énorme pour toute la société. La laïcité n’est pas seulement la tolérance, même si elle a permis une totale tolérance en matière religieuse. La laïcité c’est d’abord et avant tout la séparation entre la sphère religieuse relevant du domaine privé, et la sphère politique où les religions ne peuvent et ne doivent imposer leur façon de penser. Accepter qu’aujourd’hui les nombreuses croyances religieuses présentes dans notre pays envahissent la sphère publique ne peut amener qu’à la multiplication des conflits, à une montée des antagonismes et des violences et à son corollaire, le repli de chacun dans son « monde fermé ».

Aussi, est-il effectivement nécessaire de réaffirmer la nécessité et la force de la laïcité. La Commission Stasi proposait un certain nombre de pistes. Votre projet de loi ne retient qu’un aspect : le refus du port de signes religieux à l’école. C’est une vision plus que réduite de la conception de la laïcité et cela revient à faire apparaître cette loi comme une loi anti-voile. L’occasion de passer un nouveau contrat républicain avec l’ensemble de nos concitoyens est ainsi manquée.

Quel que soit le sens donné à titre personnel par une minorité de jeunes filles musulmanes au port du voile, celui-ci n’est en rien un symbole d’émancipation. Il stigmatise le corps des femmes et assimile le désir sexuel et la sexualité dans sa globalité à quelque chose de honteux. Il peut être une contrainte vestimentaire imposée par l’entourage familial ou social. Il est, dans tous les cas, ou un élément de soumission ou un élément d’aliénation, même s’il n’est pas toujours vécu comme tel par celles qui le portent.

La lutte contre les humiliations, contre les replis identitaires et pour la dignité des femmes passe par le combat pour l’égalité. Or, vous proposez d’interdire le voile à l’école mais vous continuez à accepter l’application pour les femmes originaires des trois pays du Maghreb lorsqu’elles sont résidentes en France ou en possession des deux nationalités, du code de la famille en vigueur dans leur pays d’origine, ce qui les maintient dans une situation d’infériorité quant au divorce, à la garde d’enfants et aux droits d’héritage.

Au-delà du texte de loi proposé, la défense de la laïcité et de l’égalité des sexes doit continuer sur le terrain des droits sociaux, de la lutte contre les disparités d’accès à l’emploi, de la prise en considération des difficultés rencontrées par les femmes seules avec enfants, des chômeuses et des travailleuses précaires à temps partiel imposé.

Comme nous le montre la complexité des débats qu’a suscités ce projet de loi, il est bien difficile de dire à quoi celui-ci répond, dans sa présente rédaction : à la laïcité dans son ensemble ? au voile islamique ? à la place des femmes dans la société, à la place des religions ?

Force est de constater que les déclarations du ministre de l’Education nationale, lors de son audition du mardi 20 janvier ont semé encore plus de doutes : « filets invisibles », « barbes », « couleurs » ? Comment ne pas voir dans ces insinuations la stigmatisation de la religion musulmane et d’autres religions plus minoritaires caractérisant des populations récemment immigrées, ou moins acceptées dans la société française ?

Pourquoi, si le débat est la laïcité, ne pas réviser le statut scolaire de l’Alsace-Moselle, dans le sens, somme toute modéré, préconisé par la Commission Stasi : rendre les enseignements religieux facultatifs a priori ? Pourquoi, ne pas accepter non plus d’introduire l’Aïd et le Kippour dans les dates de jours fériés scolaires, dès lors que le calendrier scolaire est parsemé de jours de congés fondés sur les fêtes chrétiennes ?

Bien sûr, l’essentiel n’est pas uniquement de donner des gages, symboliques, sur la non-stigmatisation des musulmans. Il ne faudrait pas croire qu’une simple loi puisse faire reculer les intégrismes et les référents identitaires religieux parmi la population. Au cours de ces semaines de débat sur le voile, nous avons vu se multiplier des manifestations, notamment de jeunes filles, revendiquant le port du voile. Nous avons vu également comment des organisations politiques fondées sur une vision intégriste de la société, et tenant des propos antisémites et homophobes inacceptables, entendaient profiter du désarroi actuel.

Il est donc de la responsabilité de l’ensemble des forces démocratiques de proposer des politiques concrètes contre les inégalités sociales, les discriminations, les exclusions, le chômage, le racisme, la « peur » de l’autre. Faute de cela, nous aurons d’un côté ceux qui utiliseront la religion, dans ses aspects les plus aliénants, comme projet politique, et de l’autre le Front National.

L’égalité civique et sociale avec notamment la limitation aux seuls domaines régaliens de l’Etat des « emplois réservés » d’où sont exclus les étrangers non communautaires ; l’accès de plein droit au choix de la nationalité et le droit de vote aux élections locales pour les résidents non communautaires ; l’information, notamment en milieu scolaire, sur les droits sociaux et les dispositifs pénalisant les actes discriminatoires ; la lutte contre toutes les discriminations et notamment dans l’accès à l’emploi et au logement, sont les conditions d’une vie démocratique qui permettra de faire face aux dérives xénophobes et racistes comme aux enfermements religieux.

Mais, pour ce qui est de la lutte contre les discriminations, le Président de la république se contente de déclarations, votre majorité d’un débat sans vote la semaine prochaine su r »légalité des chances », et votre gouvernement de réduire les crédits du FASILD, et des diverses associations qui sont pourtant indispensables dans les quartiers.

Cette loi ne résoudra pas les questions fondamentales que pose notre société la montée des intégrismes religieux. Pour autant, je ne souhaite donner aucune satisfaction aux organisations religieuses qui aliènent les femmes. Je m’abstiendrai donc lors du vote de ce texte.

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